Une adolescente non-voyante et son ami, plongés dans un mystère ésotérique… et sans doute philosophique. Le compagnon électronique de la jeune fille pourrait-il leur venir en aide ? Extrait de mon recueil de nouvelles sciences-fictions/fantastiques.
— Dis Daïshi, tu pourrais ranger ton bouquin ? Quand même, on a mieux à faire. Il fait beau, on pourrait aller se balader, boire un coup, faire un peu de sport… Sinon j’ai le DVD du dernier Tawakazi.
— J’en ai marre de te décrire les actions.
— T’inquiète je l’ai en audioguide, je mettrai ma version à moi sur le casque.
— Tu veux abandonner les recherches ?
— Toi et moi on n’a rien de chercheurs. Le prends pas mal, elles donnent rien tes recherches. Tu le vois ! Quand bien même une théorie serait vraie, on n’aura jamais moyen de vérifier.
— Ce serait dommage de laisser tomber.
— Mais ça m’amuse plus !
— C’est pas censé être amusant.
— Et pourquoi non ? J’ai pris le parti d’en rire plutôt que d’en pleurer. Du coup dans la vie, ce qui est pas amusant m’intéresse pas.
— Y a des tas de choses pas amusantes qui sont importantes à faire.
— La barbe ! Osamu on dirait un père et toi on dirait une mère… Remarque papa s’est tiré quand j’avais deux ans, je sais même pas ce que c’est un père.
— …
— Oh attends je sais ! Si t’as vraiment envie de te creuser la tête on va demander à Baboo.
— Quoi ? Ce tas de ferraille ?!
— Je t’avais pas dit ? J’ai installé la fonction multidialogues ! Depuis quelques jours on peut échanger. Ça fonctionne plutôt pas mal…
— C’est qu’un gadget ! Soyons sérieux un peu…
— Un gadget étonnant : suffit de télécharger un programme et lui installer pour avoir des conversations spécifiques. Hier je lui ai installé « Words Game Connect » : je lui disais une phrase, et lui il faisait un jeu de mots en se basant sur ce qu’il avait compris. Ça marche pas à tous les coups mais quand ça marche c’est super marrant.
— T’as vraiment du temps à perdre.
— Maman sors de ce corps !
— Et en quoi des jeux de mots vont nous avancer ?
— Je pensais à un autre logiciel. J’en ai repéré un dans le store qui pourrait être intéressant. Un truc philosophique.
— S’agit pas de philosophie.
— Qu’est-ce que t’en sais ? La philo on sait jamais où ça peut mener. Puis tes idées ont rien donné, laisse-moi un peu tester les miennes.
— D’accord d’accord… je m’incline, allons-y.
L’adolescente s’installa à l’ordinateur et posa une main sur la tablette magnétique. Les impulsions correspondaient à l’écriture Braille et lui faisaient comprendre ce qu’il y avait sur l’écran presque aussi vite que n’importe qui. Elle se rendit sur le magasin en ligne et éplucha le catalogue.
— « Existential Master Junior ». Ce serait pas celui-là ? Suggéra Daïshiro.
— Attends que je te dise… « …basé sur des principes de développement personnel ayant faits leurs preuves. Mettez votre Happy-Best-Friend à l’épreuve et faites-en le coach de votre quotidien ».
— Hem ! Baratin assez prétentieux… Après t’as raison, ça a l’air marrant.
Un chien philosophe faut avoir vu ça au moins une fois dans l’existence je suppose.
Son amie régla l’achat, et en peu de temps le logiciel fut sur l’ordinateur, placé dans la cartouche puis programmé dans Baboo. Ce dernier chargea quelques instants ses neurones informatiques en hochant la tête, puis sembla considérer ses deux maîtres.
— Bonjour ! Bienvenue sur « Existential Master Junior ». A partir de cet instant je suis un chien électronique aimant regarder le ciel en se posant des questions sur la vie, mais aussi en apportant des réponses. Que puis-je faire pour vous ?
— Va nous préparer un bon café philosophique, s’amusa Daïshiro.
— Je suis basé sur le dialogue, non sur les actes. Si vous voulez me faire jouer…
— Non on veut dialoguer, l’interrompit Wendie. On a des questions pour toi.
— Je vous écoute.
Baboo s’assit.
— Comment lutter contre des cauchemars chroniques ?
— Eh, Wendie ! C’est sur tes problèmes à toi qu’on devait réfléchir, pas sur les miens.
— Et qui dit ça ?
— Moi.
— Pourquoi pas réfléchir aussi à tes problèmes à toi.
— Ils sont bien moins énigmatiques.
— Vous parlez de cauchemars. Au sens propre ou figuré ?
— Sens propre, Bab. De véritables cauchemars.
— Quelles questions existentielles vous posez-vous à propos de ces cauchemars ?
— …
— Bah quoi, réponds Daïshi !
— Heu, je sais pas quoi répondre. C’est pas de ça dont je veux parler. Je voudrais plutôt parler de… de mondes décalés. Comment expliquer un tel truc à une boite de circuits ?
— Vous voulez parler de mondes décalés. Pouvez-vous préciser votre questionnement ?
— Et boum ! La voilà l’arnaque ! Il va juste repérer un mot de chaque phrase et poser une question dessus, rien de plus.
— Daïshi, sois pas si pessimiste. Réponds-lui, quoi…
— Bon, bon… C’est un phénomène que personne comprend, pas même ta maîtresse qu’en est la victime. C’est un monde qui apparaît devant elle et dont elle est spectatrice. Depuis toute petite. Les médecins…
— Un instant, je dois enregistrer ces premières informations… … Merci. Continuez ?
— Les médecins disent que ce sont des illusions, alors qu’elle sait bien que non. Ça se déroule tout le temps devant elle sans qu’elle puisse rien y faire, rien y changer. Pas dans sa tête, sous ses yeux. Officiellement pour la science, elle est non-voyante. Au sens médical du terme, tu vois ? Alors ?
Baboo hocha de la tête : le logiciel « réfléchissait ». Daïshiro l’observait, goguenard, avec un air de défi : il n’y croyait pas.
— Trouble. Trouble, psychose et dérèglement des pensées se répercutant sur l’organisme.
— Tout sauf des troubles, dit le garçon.
Si tu fais que répéter ce que disent les médecins je vois pas l’intérêt.
— Précisions à donner sur le trouble, reprit Baboo sans se déconcentrer. Rassure-t-il ? Effraie-t-il ? Inquiète-t-il, laisse-t-il indifférent ?
— …Wendie ?
— Au début ça m’effrayait. Aujourd’hui… des fois ça m’interpelle, le plus souvent ça me laisse indifférente. Le phénomène est permanent depuis des années, alors forcément…
— Trouble constant et chronique, précisa Baboo.
Il marqua de nouveau une pause. Puis reprit.
— Vous êtes face à un monde que vous ne maîtrisez pas. Vous devez saisir ce qui vous parait le plus étranger et vous y plonger. Un problème possible est que vous n’osez pas essayer de le maîtriser.
— Hein ? Comment je pourrais… Dans ce monde-là je suis invisible !
— Doute constant qui vous handicape. Vous avez peut-être beaucoup plus de pouvoir que vous ne l’imaginez sur ce monde.
— Wen, on perd notre temps ! Maintenant il déblatère des conneries de développement personnel, et blablabla découverte de soi et tout et tout.
Wendie mit le logiciel sur « Off ». Et resta songeuse. Baboo, qui avait repris ses fonctions classiques, vint se frotter contre ses jambes.
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