Evasion et révolution intérieure

Benjamin a trop alourdi son dossier… il va être placé, et sa sœur aussi. Alors autant prendre tout de suite une décision irrévocable : opération évasion ! Sa révolution intérieure est en cours, autant la pousser en ses retranchements. Extrait de mon roman initiatique « Nous les Indiens ».

Je m’approche de la fenêtre. Ah, ils vont voir ! Ben va leur montrer qu’il mérite une dénomination plus noble que ce malheureux « tempérament fugueur ». Les bleus s’imaginent avoir anticipé, le point de fuite est surveillé. Tant mieux : ils se croient les plus forts, je devrais leur fausser compagnie à l’aise. Dans ce genre de cas, celui qui n’a pas l’avantage technique est le mieux placé. Parole de ninja ! David reste alerte et combatif tandis que Goliath se repose sur ses lauriers. Ou encore la fable du lièvre et de la tortue… non, l’image fonctionne moins bien en ce cas présent, je ne vais pas du tout faire la tortue.

Le flic est là, au chaud dans sa voiture. Yeux ternes, paupières tombantes, planté devant notre maison dont les briques ont l’air de l’assommer.

Pauvre geôlier, un sacré savon t’attend.

Mais tu ne m’attendriras point triste sire, tu as la sécurité de l’emploi.

Son visage se baisse vers l’holoscope pour changer de canal. Il fouille… à peine quelques secondes. Lorsqu’il relève les yeux, je suis sur l’herbe. Aussi simple qu’efficace ! Hors de portée de son regard de veau.

Accroupi, je perds l’équilibre, bascule et roule sur le côté. Super le ninja… Voilà qui ne me ressemble pas. Ronny serait-il contagieux ? La terre porte encore l’empreinte de son corps, comme dans un cartoon. Ou bien c’est l’émotion de quitter Zéphir. Elle en voit passer du monde cette fenêtre… Le chat retombe toujours sur ses pattes, la tartine toujours du mauvais côté, faut croire que ce soir je suis plus confiote que félin.

Le cyclone Coralie m’a foutu le corps en compote.

Tapi dans l’ombre, j’observe. La morsure du froid s’installe et me fait mesurer la gravité de ma décision : plus aucun retour en arrière ne sera possible. Désormais j’appartiens à la rue et à la nuit, à la fois sœurs, amantes et mères. Meilleures alliées, meilleures ennemies. Dans le monde de l’extérieur, les loups égarés de la patrie rôdent, griffent et mordent. Moi, je serai un renard.

Contrairement à la plupart des fugueurs, mon coup n’est pas improvisé. Oui, je savais que j’en serai là un jour ou l’autre. Une heure de marche me sépare de mon ticket de départ : je sais où me rendre. Voilà le secret, jouer son joker en ouverture de partie. Du haut de mon mètre quarante, j’ai déniché le moyen de me déplacer dans tout le pays en un clin d’œil.

Avant tout, il faut s’éloigner du secteur. J’avance accroupi… et reste soudain pétrifié, incrédule, une ombre devant moi.

— Je te raccompagne tout de suite et si tu fais pas d’histoires on le garde pour nous. Qu’est-ce que t’en penses ?

C’est le policier. Il m’avait entendu et s’était posté pour me cueillir.

Perfide le gars. J’ai l’air fin ! Mais il est encore moins fin que moi : un mouflet dans mon genre, soit tu le chopes direct sans un mot, soit il t’échappe. D’ailleurs en ce genre de cas, pas le temps de réfléchir. Le flic a tout juste achevé sa phrase que je me rue entre ses jambes.

Il croit que je veux passer, du coup cherche à me retenir sans esquiver l’attaque. L’instant d’après il hurle, bipant son pote en se tenant les roubignoles. Coup bas dans tous les sens du terme, à la guerre comme à la guerre. Désormais, le tout n’est pas tant d’atteindre l’endroit convoité que les semer.

L’autre est sorti et court, avec un sacré temps de retard. Je sais déjà que le premier se traîne à la voiture pour le rejoindre. Sur les toits j’en ferais mon affaire… ce quartier n’offre aucune possibilité d’escalade. Insipides rues de banlieues sans âme ! Quadrillées, en ligne droite, pour un piéton face à une voiture c’est un vrai traquenard. Eh merde ! Une fugue est pleine d’imprévus, certes, c’est convenu… mais je n’avais pas prévu qu’il y ait aussi tôt un imprévu, surtout de ce type.

Je fonce à en perdre haleine, parviens à zigzaguer tant bien que mal entre les allées, empruntant les sens interdits pour ralentir leur progression. Ils ont mis les sirènes.

J’entends le véhicule se rapprocher, je fatigue…

Ô cyclone, chère Coralie, je sens sur mon corps tout le poids de ta gifle ! Entre toi et moi, notre histoire fut passionnelle et passionnée, brève et fort brutale. Un peu trop peut-être…

Heureusement, je connais mieux le coin qu’eux. Je sais où je suis, où je vais, où je les mène. Ultime espoir, le quartier des Bruneries, de quoi jouer un second va-tout. Cette zone n’est considérée comme une chance par personne, ce soir ce sera la mienne. Les deux ont compris mon idée : ils viennent de couper la sirène. Soudain, sur une ligne droite, la voiture me dépasse, me barre la route et fait crisser ses pneus en freinant. J’ai tout juste le loisir de l’enjamber et de passer sur le trottoir pendant que descend mon flic aux roubignoles écrasées. L’un suit en voiture, l’autre me course.

Encore cet indépassable souci de la ligne droite. Si en slalom je suis imbattable, sur un cent mètres je suis quand même moins bon qu’un adulte n’ayant qu’un pas à faire quand moi j’en fais deux. Demande d’intervention divine, d’un miracle ! Putain on s’enfonce dans les Bruneries, l’affaire devrait être déjà réglée ! Ils font grève ce soir ?

Un éclair de génie passe en moi :

leur bagnole m’a l’air vieillotte, se pourrait-il qu’elle possède l’ancien système ? Tentant le tout pour le tout, je m’y projette le plus violemment possible. C’est quitte ou double : si je me casse une patte, ce sera la fin de la course.

La voiture stoppe derechef, me percute, m’envoie valser quelques mètres plus loin. J’avais vu juste : l’alarme s’enclenche ! Je me relève et les fixe : cette fois, ce sont eux qui ont peur. Ils hésitent : me poursuivre encore ou non ? En plus, le conducteur panique presque et met du temps à éteindre. Trop tard, le boucan a été infernal. Ça y est ! Le quartier s’ébroue et sort de sa torpeur. Des fenêtres s’ouvrent, des lumières s’allument. La voiture, elle, c’est le contraire : toutes les loupiotes viennent de s’éteindre. Les deux décident que je ne les ai pas fait sprinter jusque-là pour des prunes.

Chapeau bas, téméraires les bonshommes ! Et les voilà qui redémarrent, surpris de ma lenteur : je n’en peux plus ! En une poignée de secondes, je suis plaqué au sol. Je me débats comme un beau diable… tenir, tenir encore un peu, la cavalerie arrive, sans clairon ni canassons mais elle arrive. L’un porte la main à sa ceinture, sur son laser-aiguille, ce truc qui endort d’un coup votre malfrat. Il hésite, n’ayant pas le droit de l’utiliser sur un mineur. L’autre enclenche son fouineur, petit engin qu’on vous colle au dos, cherchant de lui-même vos mains pour les lier même si vous remuez en tous sens. Eh punaise, me voilà menotté. Le matériel a fonctionné ! Un vrai outil du futur !

Une pierre m’atteint l’épaule. Violence policière ? Une autre, plus grosse, passe à côté de moi. Les suivantes touchent la voiture, ainsi que les policiers.

Ces projectiles ne me sont pas destinés.

Enfin ils se réveillent ! Moi qui ne supporte pas la racaille, ce soir je la bénis. J’en distingue six ou sept. Je me relève, cours vers eux, me baisse. « Mais attendez que je sois derrière vous ! ». Ils s’en foutent, ne m’écoutent pas. Ô Seigneur qu’ils sont cons.

L’intelligence artificielle la plus sommaire saurait adapter ce paramètre, eux non. Non pas qu’ils me veulent du mal, c’est juste trop complexe à intégrer dans leur esprit. Dès qu’ils voient du bleu, ils voient rouge. Réaction animale. C’était l’idée… La flicaille, retournée dans la voiture, enclenche la marche arrière. Les jeunes se lancent à leur poursuite… Une quinzaine de paires de jambes me bouscule, plus nombreuses que je ne le pensais. Un seul, plus intelligent que les autres, daigne m’accorder de l’attention.

– Viens ! On a ce qui te faut.

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