Lorsque la révolte intérieure gronde

En l’an 2100, les intempéries sont bien plus violentes que dans les années 2000. Curieusement, celle de ce soir semble correspondre à la colère intérieure de Benjamin, comme si les éléments s’accordaient à son Moi. Extrait de mon roman initiatique « Nous les Indiens ».

Le ciel était d’une couleur sans nom, de cette couleur annonciatrice de cyclones. Le vent soufflait doucement, comme s’il accompagnait chaque foyer, berçant le landau du bébé qui pleure, bougeant le lit du couple en action, tournant l’antenne du vieux devant son holoscope pour qu’il capte mieux…

En peu de temps, le ton change. Allez savoir pourquoi le vent se met en colère. Une longue sirène vient confirmer mon impression : l’alerte intempérie, ce qui signifie couvre-feu total… Une bonne occasion de sortie. Cyclone en préparation, seconde sirène.

Alerte niveau deux. Je ferme les yeux et prie le ciel, pour peu qu’il y en ait un, de m’offrir un troisième coup. Je dois rêver : troisième coup. Alerte maximale. Des nuages d’un noir d’encre se rassemblent au loin.

Un véritable blizzard s’annonce, notre demeure à six sous en est déjà secouée.

Zeus en personne m’invite à prendre la porte pour me mêler et m’emmêler aux éléments… j’opte pour la fenêtre. Vite enjambée, vite quittée, elle a coutume de me voir. Je ne suis pas un Ronny moi, quand je passe par cet endroit c’est tout en souplesse. C’est une vadrouille absurde, qui n’a aucun sens : juste pour le plaisir d’affronter le vent.

La rue… Mon pas est vif, le souffle me pousse tandis que je m’éloigne de la laideur banlieusarde pour rejoindre le charme parisien. Ma ceinture vibre… j’ai le temps de me planquer sous une voiture avant le passage du petit drone de surveillance. Avertisseur bien sûr illégal. Par chance, ce sera le seul appareil volant de la soirée. Avec un temps pareil, pas fous ! Ces trucs sont coûteux et ils en ont peu. C’est presque étonnant qu’il soit passé par là, dans ce coin ils se font souvent shooter.

Ouf ! Enfin sorti de cette zone pourrave… Entrée dans Paris la belle Paris la poubelle. Je passe de quartier en quartier sans le moindre souci. Un cyclone comme celui-là, les plus téméraires des gangs en ont les jetons. Froussards que vous êtes !

C’est au contraire le temps idéal pour une balade, une tornade d’une telle ampleur pas question de m’en priver. La prochaine pourrait avoir lieu dans deux ou trois ans minimum, l’occasion est à saisir.

Ça souffle de plus belle, j’avance au hasard, la ville est à mes pieds.

D’ici, on est encore un peu en hauteur et je vois se dessiner le gigantesque tourbillon se formant en centre-ville. Je n’avais jamais rien vu de tel. Ses reflets bleus, noirs et gris sont grandioses : ils dominent tous les arrondissements, projetant sur chaque trottoir et immeuble d’étranges lueurs. Ce phénomène m’attire comme un trou noir… je tiens à m’en approcher et faire corps avec lui. Ai-je raison. Ai-je encore ma raison ?

Tout s’accélère : à chaque rue, la charge est plus violente. Du vent à vous rendre sourd, à vous rendre fou… et surtout, à vous rendre ivre. Je ris aux éclats : la technologie cuvée deux-mille-cent démissionne ! Tout autour de moi (quand je ne le prends pas dans la gueule) des bouts de circuits, de robots, de machines les plus diverses. Je ne sais même pas à quoi est censé servir tout ce fatras. Sélection naturelle !

Sans doute du drone, de l’androïde, caméra de vidéosurveillance, appareils de chantiers, de nettoyage, que sais-je. La moitié devait être déjà en panne avant, ou ne fonctionnait qu’à moitié. Face à tant d’objets inutiles la nature est en révolte, si pas en révolution.

Une vengeance, un véritable passage à tabac, le vent remet les pendules à l’heure. J’aime ce cyclone de plus en plus. C’est un envoyé des dieux, peut-être un Dieu en personne. Son air pénètre mes poumons à me les faire exploser, et me grise, me grise encore. Demain matin, les locataires sans équipement particulier seront à pied d’égalité avec leurs prochains… table rase, tout sera remis à zéro.

Mes doigts, puis mes mains, puis mes bras s’agitent à la façon d’un chef d’orchestre.

Je deviens maître de la ville et dirige les bourrasques en une symphonie cacophonique et peu harmonieuse. Un ballet d’objets et fioritures passe à ma droite, à ma gauche… j’ai vraiment l’impression que les choses m’obéissent, je suis maître du vent. Etourdi, hypnotisé, je vis un moment unique.

Que nos constructions en briques lézardées s’écroulent !

Que nos panneaux prennent le large !

Que nos écrans se dépixelisent !

Que notre bitume s’en retourne à la terre !

Que nos fondations s’arrachent telles des racines !

Que notre électronique redevienne mécanique !

Et que les vitres redeviennent sable, l’encre redevient eau, les pupitres redeviennent arbres, la craie redevient falaise, le porte-plume redevient oiseau !

Merci Prévert, seul poète que je suis parvenu à apprendre par cœur !

Toute cette pacotille a besoin d’être balayé. Goudron frelaté, ciment coupé au plâtre, poutres en carton-pâte… pourquoi pas toits en réglisse, fenêtres en sucre et réverbères en nougat ? Ce serait mieux, plus doux… Là, on s’y casse les dents. Que toute cette marchandise bon marché disparaisse et soit terrassée par les cieux !

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