Crise, monde moderne : le piège du « discours de vérité »

La vérité est toujours relative, personnelle, et on détient chacun la sienne. Partant de cela, on pourrait donc supposer que la « vérité vraie » ou la « vérité absolue » n’existe pas. En fait, c’est surtout qu’on a toujours l’impression qu’elle nous échappe. On croit la détenir, on pense l’avoir enfin attrapé (ne serait-ce que quelques bribes), et voilà que quelques mois ou années plus tard, on est amené à revoir son jugement. Toutefois, il y a aujourd’hui un certain nombre d’opposants au système (ou plutôt devrais-je dire de soi-disant opposants) qui, tout en dénonçant, suscitent l’admiration et l’adhésion de beaucoup d’hommes et de femmes. En tout cas, cela brasse suffisamment de monde pour que le discours dénonciateur soit devenu un véritable Bizness. Des vidéos monnétisables sur Youtube aux appels à dons, des conférences payantes à la vente de livres (voire de t-shirts, de mugs et d’autocollants… à quand les caleçons à rayure?), les différents mouvements d’opposition ont le vent en poupe.

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Quels sont ces discours et que dénoncent-ils ?

Cela va de zéro à l’infini… tous les sujets sont bons, même les plus improbables. Sur l’échiquier politique, cela va de la gauche radicale à la droite la plus dure, voire l’extrême droite. Sur le plan religieux et spirituel, cela passe par toutes les convictions. Les thèmes conspirationnistes ont également un certain succès, ainsi que les concepts tournant autour de la fin des temps, des risques de guerres mondiales, d’une catastrophe économique imminente…
Tout un programme.

En bons sur-consommateurs que nous sommes, nous avons tendance à écouter des discours dénonciateurs variés, en pensant qu’ainsi nous ne serons pas manipulés et parviendrons à décrocher le Graal intellectuel, à savoir comprendre le monde et assimiler son fonctionnement. Ceci dit, plus on est convaincu, moins on est dans le débat et la réflexion. On se met à ne plus communiquer avec ceux qui ne pensent pas comme nous, et à rechercher le discours le plus spectaculaire et alarmiste qui soit. Mais les lanceurs d’alerte et les « diseurs de vérité » pourraient bien nous égarer plus que nous éclairer.
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Une addition de discours faciles et de constats évidents

Le monde va mal à bien des égards, et il n’est pas très compliqué en soi de le dire et de le reconnaître. En cherchant à lire, écouter des discours de vérité, on se cherche en fait soi-même. On a des pensées qu’on a du mal à bien formuler, qui nous semblent trop confuses… Et on s’extasie devant celui ou celle ayant un discours sur notre ligne, en s’exprimant avec plus d’aisance et de talent oratoire. De fait, on en est souvent à rechercher non pas de nouveaux concepts, mais simplement quelqu’un pensant comme nous.

Mais aussi et surtout, il faut bien prendre conscience que de nos jours, rien n’est plus simple que de dénoncer des injustices. Elles sont nombreuses, visibles, pour certaines sur-médiatisées. Les constater et en fait de grandes tirades est bien moins complexe qu’on ne le pense. C’est là toute la fausse intelligence des « opposants » et « dissidents ». La plupart d’entre-eux ne font qu’asséner des évidences que tout le monde sait plus ou moins, mais avec un phrasé et un vocabulaire recherché (et encore… ce n’est pas toujours le cas).

C’est au fond comme une technique de marketing. Le monde va mal, et dans beaucoup de domaines (ce qui fait un sacré nombre de « niches » à exploiter). Il suffit de pondre une pensée dénonciatrice à l’encontre de telle ou telle chose (les banques, le nouvel ordre mondial, les traders, la misère, la pollution…) afin d’amener à soi nombre de déçus, de gens en colère, parfois névrosés et désespérés. Pour peu qu’on soit un peu malin, on peut alors s’ériger en résistant du système, tout en invitant chacun à un soutien. C’est autant le cas pour des partis ou mouvements politiques que des chaînes Youtube ou des blogs. C’est automatique : il suffit de déclamer un discours diamétralement opposé au discours officiel (celui des grands médias et des politiques au pouvoir) pour rameuter une partie de tous ceux qui n’y adhèrent pas.

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Des prévisions pourtant toujours compliquées… et franchement « casse gueule »

Pour un opposant, ou soi-disant tel, le gros risque est de se laisser aller à des prévisions. Surtout, ne pas annoncer de dates ou de période. Ou alors, faire comme les médiums et voyants : rester dans le flou. Car toute prévision s’avère généralement fausse. Le monde est bien trop complexe pour que l’on puisse prévoir les grands événements. Une guerre, une catastrophe économique/écologique ou autre ne dépend pas, contrairement à ce que certains prétendent, d’une seul personne ni même d’une poignée. Quelques individus sur terre ont un grand pouvoir en apparence. En réalité, leur pouvoir dépend des événements, de l’opinion public, de leurs partenaires. Eux-mêmes ne savent pas réellement de quoi demain sera fait. Une façon de se rassurer face à tout cela est d’écouter les lanceurs d’alerte et de retenir leurs prévisions. Puis, de laisser passer quelques mois et constater qu’ils se sont tous plantés. Ce fut notamment le cas de tous les écolos qui annonçaient des catastrophes climatiques en série. Des économistes rebelles annonçant l’effondrement économique. Etc. Eh oui, un discours de vérité est simple à délivrer, mais pour peu que l’on s’en tienne au constat, pas à une analyse poussée.

Des rapports de cause à effet qui n’en finissent plus

Le principal souci est à mon sens le rapport de cause à effet. En désignant un adversaire impalpable et tapi dans l’ombre, on peut le faire intervenir comme on le souhaite, ce qui est très pratique mais pas franchement pertinent. On peut interpréter, ou plutôt sur-interpréter n’importe quel événement en fonction de sa croyance. Telle chose serait dû à… la franc-maçonnerie, les sayanims, les illuminatis, la famille Rothschild… Bon, pourquoi pas mais : où, quand, comment, pourquoi et à quelle heure ? Qu’importe voyons, puisque tout cela est « caché », organisé dans le secret via des rendez-vous à huis clos que l’on ne peut que deviner sans jamais bien percevoir. Une fois que l’on s’est trouvé un ennemi, tout ou presque peut s’interpréter en fonction de lui. C’est notamment le cas pour l’extrême gauche pour qui tout le mal du monde vient du grand patronat, et de l’extrême droite pour qui ce même mal vient de l’immigration. Si on a un peu plus l’âme à l’imaginative, on peut également ajouter une dose de chemtrails ou d’extraterrestres.

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Un manque évident d’actes et de propositions

Le plus grand problème, selon moi, ne vient pas de la dénonciation, qui une fois de plus est devenue trop facile, et très tarte à la crème. Le problème est le manque crucial d’alternatives. C’est pourquoi je pense qu’il est important d’écouter aussi et surtout celles et ceux qui font, qui construisent et qui proposent. Cette construction, là encore, doit se faire dans l’acte, et non le discours. Tout mouvement d’opposition peut facilement dire « nous voulons faire ceci, faire cela… mais pour ce fait nous devons d’abord arriver au pouvoir ». N’arrivant jamais au pouvoir (et le sachant parfaitement), il peut bien annoncer tout ce qui lui passe par la tête. Les discours liés à des alternatives concrètes sont certainement les plus intéressants. Non pas que toutes les alternatives soient nécessairement bonnes. Mais elles permettent d’évoluer, de vivre nos pensées et espoirs plutôt que de se contenter d’en rêver. Qu’il s’agisse d’ateliers, de monnaies alternatives, d’éco-villages ou d’entreprises novatrices, voilà ce qui prépare le monde de demain. Les beaux-parleurs se limitent à analyser les événements selon leur paradigme personnel. Les autres bâtissent et agissent…
De quel côté souhaitez-vous être ?

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